Dans un sport où échouer 7 fois sur 10 au bâton fait de vous un excellent frappeur, retirer 27 frappeurs consécutifs sans qu'un seul n'atteigne les bases relève du miraculeux. Le match parfait est l'exploit ultime du baseball — plus rare qu'un trou en un au golf, plus improbable qu'un score parfait au bowling. Et même le no-hitter, un cran en dessous, reste l'un des moments les plus électrisants du sport.
Le no-hitter : aucun coup sûr
Définition
Un no-hitter (match sans coup sûr) se produit lorsqu'un lanceur (ou un groupe de lanceurs) complète un match entier de 9 manches minimum sans accorder un seul coup sûr à l'adversaire. Des coureurs peuvent atteindre les bases par d'autres moyens — buts sur balles, erreurs défensives, frappeurs atteints — mais aucune balle frappée ne tombe pour un coup sûr.
Un no-hitter n'est pas forcément un blanchissage : il arrive que l'équipe adverse marque malgré l'absence de coup sûr, grâce à des buts sur balles et des erreurs combinés.
La fréquence
Les no-hitters sont rares mais pas exceptionnels. En moyenne, il s'en produit 4 à 6 par saison dans les ligues majeures. Certaines saisons en voient davantage — en 2021, il y en a eu 9, un nombre inhabituel qui a alimenté les théories sur la qualité de la balle utilisée cette année-là.
Le record : Nolan Ryan, 7 no-hitters
Nolan Ryan détient le record avec 7 matchs sans coup sûr répartis sur sa carrière de 27 saisons, le premier en 1973 et le dernier en 1990 à l'âge de 44 ans. Sandy Koufax est deuxième avec 4. Parmi les lanceurs modernes, Justin Verlander en a réussi 3.
Les no-hitters combinés
Depuis quelques années, les no-hitters réalisés par plusieurs lanceurs sont devenus plus courants. Le partant lance 5 ou 6 manches sans coup sûr, puis les releveurs prennent le relais et maintiennent la performance. Ces no-hitters combinés reflètent l'évolution de la gestion du monticule — les lanceurs sont retirés plus tôt, même quand ils dominent.
Johnny Vander Meer : le record intouchable
En juin 1938, Johnny Vander Meer des Reds de Cincinnati a lancé deux no-hitters consécutifs — le 11 juin contre les Boston Bees, puis le 15 juin contre les Brooklyn Dodgers. C'est un record unique : pour le battre, un lanceur devrait réussir trois no-hitters de suite. En plus de 85 ans, personne n'est même revenu à deux consécutifs.
Le match parfait : la perfection absolue
Définition
Un match parfait (perfect game) est un no-hitter dans lequel aucun coureur adverse n'atteint les bases, quel que soit le moyen. Pas de coup sûr, pas de but sur balles, pas d'erreur, pas de frappeur atteint. Vingt-sept frappeurs se présentent au marbre, vingt-sept sont retirés. Rien d'autre.
C'est l'exploit individuel le plus difficile à accomplir dans le sport professionnel. Tout doit être parfait : le lanceur doit dominer, la défense ne doit commettre aucune erreur, et chaque décision de l'arbitre doit aller dans le bon sens.
La rareté
Dans toute l'histoire du baseball moderne (depuis 1900), il n'y a eu que 24 matchs parfaits en plus de 200 000 matchs joués. C'est un taux de 0,01 % — un match parfait pour chaque 10 000 matchs environ.
Les matchs parfaits les plus marquants
Don Larsen, 8 octobre 1956 — World Series, match 5. Le seul match parfait de l'histoire des séries éliminatoires. Larsen, un lanceur ordinaire avec un dossier de carrière médiocre, retire les 27 frappeurs des Brooklyn Dodgers dans le match le plus important de la saison. Le commentateur Vin Scully décrit le dernier retrait comme « le moment le plus dramatique de l'histoire du baseball ». Larsen lui-même n'avait tenu qu'une manche et deux tiers lors de son départ précédent dans la même série.
Sandy Koufax, 9 septembre 1965. Koufax, déjà auteur de trois no-hitters, atteint la perfection contre les Cubs de Chicago. Il retire 14 frappeurs sur prises, dont les six derniers consécutivement. Ce match est souvent cité comme la plus grande performance de lancer de l'histoire — par le meilleur lanceur de son époque, au sommet de son art.
Félix Hernández, 15 août 2012. « King Félix », le lanceur étoile des Mariners de Seattle, lance un match parfait contre les Rays de Tampa Bay. C'est le premier match parfait réalisé dans le stade des Mariners et l'un des rares accomplis dans un stade moderne avec des conditions de jeu standardisées.
Domingo Germán, 28 juin 2023. Le plus récent match parfait a été réalisé par Germán des Yankees de New York contre les Athletics d'Oakland. Un rappel que la perfection peut surgir de n'importe où — Germán n'était pas considéré comme un lanceur d'élite, mais pendant un après-midi, il a été parfait.
L'anatomie d'un match parfait
Les premières manches : l'ignorance bénie
Dans les premières manches, personne ne pense au match parfait. Le lanceur est concentré sur chaque frappeur, un à la fois. Ses coéquipiers jouent normalement. Les commentateurs mentionnent à peine la performance en cours — une superstition de longue date veut qu'on ne parle jamais d'un no-hitter ou d'un match parfait en cours, de peur de le « jinxer » (porter malheur).
Les manches du milieu : la prise de conscience
Vers la 5e ou 6e manche, tout le monde sait. Le lanceur commence à sentir le poids de ce qui se passe. Ses coéquipiers s'écartent de lui sur le banc — une autre superstition. Le stade devient progressivement plus bruyant à chaque retrait.
Les dernières manches : la pression insoutenable
La 7e, la 8e, la 9e manche. Chaque lancer est une épreuve. Le cœur du lanceur bat plus vite. Les fans se lèvent. Les commentateurs chuchotent presque. Un seul but sur balles, une seule erreur, un seul coup sûr — et tout s'envole.
Le dernier retrait d'un match parfait est l'un des moments les plus purs du sport. Le lanceur relâche son dernier lancer, le frappeur est retiré, et pendant une seconde, le temps s'arrête. Puis l'explosion de joie — le receveur qui court vers le monticule, les coéquipiers qui envahissent le terrain, un lanceur qui vient de faire quelque chose que seulement 24 personnes dans l'histoire du baseball professionnel ont accompli.
Les matchs parfaits « perdus »
Certaines performances ont frôlé la perfection sans l'atteindre, créant des histoires tout aussi mémorables.
Armando Galarraga, 2 juin 2010. Le lanceur des Tigers de Detroit retire les 26 premiers frappeurs des Indians de Cleveland. Sur le 27e, Jason Donald frappe un roulant vers la première base. Le joueur de première base relaie à Galarraga qui couvre la base. Galarraga arrive avant le coureur. L'arbitre Jim Joyce appelle le coureur sauf. La reprise vidéo montre clairement que Galarraga était arrivé en premier. Le match parfait est perdu sur un appel erroné.
Joyce, en larmes après le match, reconnaîtra publiquement son erreur. Galarraga, avec une grâce remarquable, acceptera l'excuse sans amertume. Le lendemain, il apportera la carte d'alignement à Joyce au marbre, et les deux hommes échangeront une poignée de main devant un stade debout. Un moment d'humanité au cœur d'une injustice sportive.
La superstition du no-hitter
Le baseball est un sport superstitieux, et rien n'illustre mieux cette culture que le comportement autour d'un no-hitter en cours. Les règles non écrites sont strictes :
Ne jamais en parler. Si un lanceur est en route vers un no-hitter, ses coéquipiers ne mentionnent pas la performance. Les commentateurs évitent le terme (bien que cette tradition s'érode avec les médias modernes). Le simple fait de dire « il n'a pas encore accordé de coup sûr » est considéré comme un acte de sabotage cosmique.
Ne pas s'asseoir à côté du lanceur. Entre les manches, le lanceur s'assoit seul sur le banc. Personne ne lui adresse la parole. C'est un isolement volontaire, un cocon de concentration que personne n'ose perturber.
Ne pas changer de routine. Si le lanceur a fait quelque chose de spécifique avant une manche réussie — s'asseoir au même endroit, utiliser le même gant, mâcher le même chewing-gum — il le répète. Ses coéquipiers font de même.
Rationnellement, rien de tout cela n'affecte le résultat. Mais le baseball n'est pas toujours un sport rationnel. Et quand un lanceur est en route vers l'éternité, personne ne veut être celui qui a brisé le charme.
Cet article conclut notre série « Moments légendaires ». Consultez nos prochains articles pour découvrir le baseball dans le monde.